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La thérapie par la technologie plutôt que par le divan

Alors que le Covid-19 et le confinement ont compliqué l’accès aux psys, certains tentent de sauter le pas technologique en proposant des séances par SMS ou encore de jeux vidéo.


Par Pierre Longeray. Le 17 septembre 2020, 9:37 am


Si vous avez déjà un jour été atteint de troubles mentaux, plusieurs conseils reviennent en boucle : sortir de chez vous, voir des amis, de la famille, avoir des contacts, s’impliquer dans des activités hors de la maison… Or cette liste non exhaustive ressemble à s’y méprendre – mais en miroir – à ce que la pandémie actuelle nous empêche de faire, au titre de la distanciation sociale. Sans grande surprise, le confinement et les restrictions qui continuent de s’égrener ont alors fait payer un lourd tribu à ceux qui souffrent de troubles mentaux. D’autant plus que l’accès aux praticiens s’est lui aussi vu fortement compliqué.


« Quand on y pense, la distanciation sociale est la pire chose qui puisse arriver à la pratique de la thérapie, puisque l’idée est quand même d’être dans la même pièce, assis assez proche l’un de l’autre et de se parler », pose Dror Ben-Zeev, professeur de psychiatrie et en sciences du comportement à l’université de Washington. « Mais, ce dispositif crée aussi une opportunité, puisque contrairement à d’autres interventions médicales, la psychothérapie repose généralement exclusivement sur la parole et non sur le contact. » En effet, si vous n’êtes pas dans la même pièce que votre chirurgien orthopédique, il ne va pas pouvoir faire grand chose pour vous. Un psy, potentiellement si. Pour ce spécialiste du traitement des troubles mentaux par la technologie, la santé mentale pourrait ainsi être le secteur le moins impacté par l’état de fait imposé par le Covid. À condition de laisser entrer la technologie dans la thérapie.


Cela fait plusieurs d’années que le docteur Ben-Zeev travaille sur la question de la « digital mental health », prêchant souvent contre un sentiment anti-technologique assez puissant au sein de la communauté psy. Mais le Covid semble avoir redistribué les cartes. C’est du moins ce qu’il appelle de ses voeux, estimant que la pandémie est le plus grand catalyseur de sa carrière pour avancer en matière de qu’on peut appeler la « télépsychologie » ou psychologie à distance. Dans un papier intitulé The Digital Mental Health Genie Is Out of the Bottle, le spécialiste estime qu’il est peu probable que l’on retourne comme si de rien n’était à un modèle unique de consultation en personne, alors que la pandémie ne semble pas prête à disparaitre.


« Il n’y a rien de magique à la séance de 50 minutes répétée toutes les semaines »


Au milieu de l’été, Ben-Zeev et ses collègues ont publié leur dernière étude, qui a trait à la thérapie par texto. Le principe est assez simple, il s’agit de suivre des patients souffrant de pathologies graves (schizophrénie, dépression sévère, bipolarité…) par le biais de SMS. « On a choisi les textos parce qu’il s’agit de la modalité la plus simple d’un point de vue technologique », éclaire le chercheur. Ceux qui tiennent le téléphone côté soignants sont ceux qui travaillent dans les cliniques et accueillent ces patients IRL – et non des spécialistes des interventions via mobile. Ils ne rencontrent qu’une unique fois leur patient au début de l’étude. Puis à raison d’un maximum de trois cycles de messages comprenant trois messages chacun, les patients peuvent échanger avec eux du lundi au vendredi de 9h à 17h. Au bout de trois mois de tests, les résultats sont probants : les patients notent plus positivement leurs interactions par texto que celles en personne, la sévérité des pensées paranoïaques ou de leur dépression se voit réduite.


Ce type de solution remet ainsi en question la manière dont la thérapie s’effectue depuis ses débuts : de visu et dans un cabinet. La raison pour laquelle celle-ci est généralement composée d’une ou deux séances de 50 minutes par semaine dans un cabinet, a trait aux nécessités de l’époque où la psychothérapie a été inventée. À la fin du XIXème siècle, difficile d’être en permanence en contact avec son psy, alors on prenait des rendez-vous, et on calait des séances. « Mais il n’y a rien de magique à la séance de 50 minutes répétée toutes les semaines. Parfois, il suffit de 5 minutes, répétées 10 fois par jour pour aider un patient », explique le chercheur. « Cela permet d’accompagner le patient dans la vraie vie – bien plus que lors d’une session dans un cabinet pendant laquelle vous n’êtes parfois pas bien concentré. »


« La psychothérapie suit la culture, on essaye simplement d’atteindre les patients là où ils sont »


Si l’image d’Épinal du rendez-vous chez le psy – divan, moue dubitative, quelques trucs griffonnés dans un carnet – persiste, certains psys ont en réalité toujours cherché les moyens que leur offre la technologie pour être en contact avec les patients. Yann Leroux, un psychothérapeute français qui a recours aux jeux vidéo pour mener ses thérapies, rappelle que dès les années 1950 des psys ont expérimenté l’utilisation d’objets technologiques. « Certains ont eu recours au magnétophone pour enregistrer les séances – avec l’accord des patients – puis d’autres ont fait la même chose avec la vidéo quand elle est devenue moins onéreuse, pour améliorer leur technique thérapeutique », explique le psy, avant d’embrayer sur le téléphone, les lettres, puis aujourd’hui Skype et les autres modalités permises par Internet. « La psychothérapie suit la culture. On essaye simplement d’atteindre les patients là où ils sont », pose Leroux.


Or si la thérapie sort du cabinet afin d’être plus accessible, se pose la question de ce qui est perceptible chez un patient lorsque le psy ne l’a plus en face de lui. Lors d’un rendez-vous chez le psy, votre état parle autant que vous. En consultant à distance, le thérapeute perd ainsi nombre d’indicateurs non-conversationnels, ce qui nécessite de porter son attention sur de nouveaux signaux. « Lire son patient, c’est un exercice », explique Joël Swendsen, professeur en psychologie clinique et spécialiste de l’utilisation des nouvelles technologies. « Si vous me dîtes que vous allez bien avec un visage fermé sans émotion, c’est une information que je ne pourrais pas capter si vous m’envoyez un texto avec un emoji souriant. » Dans le cas de l’étude de suivi thérapeutique par texto, Ben-Zeev s’est alors intéressé à la longueur des SMS, du délai entre l’envoi d’une question et la réponse, de la précision des réponses, parmi d’autres signaux. « Il faut développer un niveau de sensibilité élevé sur ces à-côtés qui permettent de comprendre l’état du patient, » explique le chercheur. « C’est une nouvelle gamme de compétences à acquérir. »


De nouvelles compétences, et donc une nouvelle méthode pour traiter les patients. Chose que nombre d’applications et services mobiles pour le traitement des troubles mentaux qui pullulent n’ont pas apparemment bien saisi. Des consoeurs et confrères ont testé ces dernières années ces applications qui vous vendent l’accès à un psy depuis votre portable. Et disons simplement que leurs conclusions ne sont pasglorieuses. L’erreur de ces applications (dont les développeurs n’ont parfois aucune connaissance de la psychologie) serait de vouloir bêtement recréer ce qui se passe dans le cabinet du psy, mais via une app. « Ils essayent de déplacer la thérapie sur votre téléphone avec les mêmes modalités, la même longueur, et pour accomplir les mêmes choses », pointe Ben-Zeev, qui conseille plutôt d’essayer de créer une nouvelle modalité de soutien thérapeutique, comme ce qu’il fait avec les textos – en offrant un soutien quasi-permanent et parfois très bref.


« C’est un peu le Far West ces applications et services en ligne », embraye son confrère Joël Swendsen, un poil inquiet. « Certains sont développés par des experts, et d’autres non, et sont carrément dangereux. » Cet Américain qui travaille à l’université de Bordeaux cite notamment le cas d’applications censées aider à contrôler l’addiction à l’alcool qui prônent une abstinence totale et immédiate – un conseil qui peut avoir de graves conséquences, comme des crises convulsives. « Tout le monde peut devenir créateur d’une app de santé mentale, sans aucune connaissance médicale. Il faudrait que les médecins et les psychologues suggèrent eux-mêmes à leurs patients les apps qui ont fait leurs preuves afin d’éviter les mauvaises surprises », propose du coup Swendsen.


« À mes débuts, quand je parlais de séances par visioconférence à mes collègues français, l’accueil était assez froid »


Autre risque de ce déplacement du cabinet de psy dans notre poche, celui de la sécurité des données personnelles. Un point qui inquiète en France, mais ne semble par contre ne pas trop tracasser les docteurs Ben-Zeev (israélien installé aux États-Unis) et Swendsen (américain installé en France). « Je n’ai jamais vu un pays aussi réticent que la France par rapport à la question des données personnelles », s’étonne Swendsen. « Est-ce-qu’il y a des risques ? Eventuellement, oui. Mais je pense que les bénéfices apportés par l’utilisation des technologies sont mille fois plus importants que les risques potentiels. » Pour Ben-Zeev, même son de cloche. « On se rend compte que ces questions de vie privée émanent plutôt des docteurs et des institutions que des patients. Eux, ils veulent simplement de l’aide et n’ont pas d’inquiétude sur ce point. Ce qui les inquiète, c’est plutôt le fait qu’ils entendent des voix ou ont des envies suicidaires. »


Si les recherches en matière de traitement des troubles mentaux par le biais d’outils technologiques émanent principalement du monde anglo-saxon, la France pourrait bien commencer à se mettre à la page, même si les réfractaires restent nombreux. « Ça fait plus de dix ans que je travaille sur la prise en charge à distance par des moyens technologiques », explique la psychologue Lise Haddouk. « Et disons qu’à mes débuts, quand je parlais de séances par visioconférence à mes collègues français, l’accueil était assez froid. » Mais le Covid pourrait bien avoir fait bouger les lignes ici aussi. « Il y a une grosse demande, beaucoup de questions, mais on a pris pas mal de retard », regrette Haddouk. Pour l’instant, il n’est pas encore question de thérapies par texto, mais plutôt d’essayer de faire accepter l’utilisation du téléphone ou des visioconférences dans la pratique. « Le problème c’est qu’il n’existe que très peu d’enseignements sur la psychothérapie à distance en France, l’enjeu est donc là. Puis il conviendra aussi de voir ce que ça apporte, ce que cela enlève pour au bout du compte en faire une alternative sérieuse et bien cadrée. »


Un objectif pas forcément simple à remplir puisque la communauté psy française n’est pas forcément très unie. Il existe des pratiques diverses et des courants variés, dont certains ne croient en rien à une quelconque aide technologique. « Dans la communauté des psychothérapeutes en France, il y a comme un sentiment anti-technologie », abonde Yann Leroux. « Il y a un clash entre des psychothérapeutes qui se voient comme les plus humanistes des humanistes et la technologie qui est vue comme un anti-humanisme. » Mais celui qui a recours aux jeux vidéo pour suivre ses patients ne s’inquiète pas pour autant de l’évolution de la pratique. Depuis Freud, celle-ci est régulièrement animée par de grands débats. « Dès les débuts, certains se demandaient si le dispositif divan-fauteuil était indispensable », rappelle Leroux. Plus d’un siècle plus tard, on se demande alors si l’immuable déplacement jusqu’au cabinet de psy doit rester inévitable.


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